Manger
Mangé
Mangeurs

ou, "C'est bon, mais c'est pas du boudin!"

On devient ce que l'on mange ? L'incorporation : approche sensitive.


L'observation et les manipulations attentives de plusieurs aliments ancrés dans la culture montagnarde traditionnelle et aujourd'hui marginalisés, comme, entre autre, le sarrasin ou les faînes de hêtre, m'ont permis une mise à jour et de nouvelles utilisations de ces matières, chargées d'histoire, riches en potentiel nutritif et gastronomique et ouvertes à de nouvelles découvertes et adaptations culinaires.


Au delà de cette ouverture pratique, ces recherches successives et d'autres expériences m'ont apporté une sensation vive et un sentiment plus général sur l'incorporation alimentaire et ses évolutions.
Pourquoi une substance est , en un lieu et temps, considérée comme favorable ou non à être ingérée ? Et comment, en fonction des évolutions de nos profils et exigences physiologiques, psychologiques et culturelles , personnelles et collectives, allons nous appréender une proposition alimentaire et la faire évoluer ?

PROPOSITION.

A partir de cette expérience personnelle et locale, je propose d'interroger et d'éprouver un échantillon plus élargi de mangeurs, pour questionner le manger et le mangé, à travers une série d'expériences pratiques, où les réactions rendues visibles par un protocole, des outillages et des enregistrements, devraient rendre compte, par la mise en conscience des limites activées, de quelques contours significatifs de ce qui définit une culture alimentaire que l'habitude nous rend illisible.

DONNEES ACQUISES RESUMEES.

Manger : rien de plus vital, rien d’aussi intime. Intime car en incorporant les aliments on les fait accéder au comble de l’intériorité. Les vêtements, objets, ne sont qu’au contact de notre corps, les aliments, eux, doivent franchir la barrière orale, s’introduire en nous et devenir notre substance intime.
Si chacun de nous est présent , c'est qu'il a su respecter, à chaque jour de sa vie et souvent sans le savoir, une suite complexe de règles alimentaires vitales qui ont nourri et protégé son intégrité physique, psychique et culturelle.
Notre condition d'omnivores nous place dans une posture particulière face à un monde complexe à ingurgiter. Fischler, sociologue français de l’alimentation humaine, introduit le concept de « paradoxe de l’omnivore » comme grille de lecture pour comprendre le rapport que les hommes entretiennent avec leur alimentation. Notre statut d'omnivore multiplie les opportunités, les offres naturelles d'aliments dans notre environnement, mais également nous impose la variété en multipliant ainsi les risques alimentaires.
La capacité de pouvoir digérer et explorer tout type d’aliments, est aussi une source de tension historique entre ces deux impératifs contradictoires de liberté, de contrainte d'exploration continue et de risque accru, source d'anxiété alimentaire, variable dans l'histoire, toujours présente et aujourd'hui accrue , parfois plus dans le ressenti que justifiée par les faits.



Une des solutions pour résoudre cette tension est l’invention de la culture culinaire d’un groupe et les multiples législations qui s'y attachent dans ses société plus structurées.
L’acte sur lequel repose « l’angoisse de l’omnivore » c’est l’incorporation, la frontière entre le monde et notre corps. Incorporer un aliment n’est pas anodin. C’est également incorporer sur un plan réel et imaginaire ses propriétés : nous devenons ce que nous mangeons. D’un point de vue physiologique avec les nutriments associés à l’aliment comme du point de vue de notre imaginaire et des représentations qu’on lui associe.



On retrouve cette caractéristique dans plusieurs sociétés dites « primitives » : en mangeant la chair d’un animal ou d'un ennemi , l'homme acquiert les qualités physiques, morales et intellectuelles de l'individu consommé. Cette pensée magique que l'on attribut volontiers aux cultures du passé n’ est pas l’ exclusivité des « sauvages », ni des moins instruits, on en trouve des résidus symboliques dans la culture contemporaine et particuliairement dans nos convictions alimentaires.
Cette pensée magique par laquelle "on devient ce que l'on mange" par l'incorporation est révélée à travers les lois de similitude et de contagion ou contamination de James George Frazer, anthropologue britannique dès 1890



La magie "homéopathique" fonctionne selon les "lois de la similitude", les choses ou les actions qui ressemblent à d'autres choses ou à d'autres actions ont une correspondance causale. "La magie contagieuse" obéit aux "lois du contact", les choses qui ont été en contact physique ou en association spatio-temporelle avec d'autres choses gardent une certaine connexion après avoir été séparées.
Contagion et similitude, dès lors, apparaissent comme des manifestations parmi d’ autres de cet ensemble magico-symbolique de représentations que tout esprit humain porterait plus ou moins en lui et l'aiderait à construire son identité nourricière.


Frazer disait déjà que la magie est la sœur bâtarde de la science. Comme elle, elle cherche à remplacer l’ incertitude du monde par de la nécessité, le désordre par de la régularité, l’ imprévisible par le prédictible.
Quelque chose peut-être, paradoxalement, dans le cours même de la modernité, favorise l’ expression de cette archaïque dimension de notre pensée. Dans l’ abondance alimentaire qui caractérise le monde développé, nous sommes confrontés à un problème inédit : choisir.
Une cacophonie de conseils, prescriptions, mises en garde et sollicitations nous met constamment en demeure de le faire. Mais tiraillés entre la tentation et la culpabilité de l’ abondance, moins soutenus que jadis par le tissu des coutumes, des traditions et des contraintes, nous sentons l’ anxiété nous gagner.



Si je ne sais pas ce que je mange, comment saurais-je ce que je suis ou qui je suis ? Comme on le voit, il ne s’agit pas seulement ici de santé ou de sécurité mais aussi d’identité, de conscience de soi.
Mais si, pour être porté au rang d'aliment une substance doit intégrer les contraintes biologiques et culturelle correspondantes au groupe du mangeur, elle doit aussi respecter les règles élémentaires de la physique du monde commun qui l'entoure.



La recherche spatiale perturbe ces repères et ouvre des champs nutritionnels inconnus qui dépassent nos capacité ordinaires à reconnaitre un aliment aussi commun que l'eau ou à imaginer des solutions alimentaires aussi perturbantes que les promesses des recherches associées au méthilococus capsulatus, que développe la NASA.

DISPOSITIF DE CAPTATION ET DE RESTITUTION.

Dispositif de captation et de restitution. Vue de face.

Dispositif de captation et de restitution. Vue de dessus.

Ce dispositif est construit autour d'une table à deux places et deux chaises pour recevoir les mangeurs volontaires successifs qui se prêtent aux expérimentations. Cette table a la particularité d'avoir un double plateau fermé qui permet de cacher des tuyaux, des câbles et autres outils utiles pour provoquer les décalages sensoriels proposés. Depuis le local technique adjacent, il est ainsi possible d'intervenir jusqu'à l'intérieur des assiettes sans présence visible.
Dans la phase d'expérience une caméra et des micros enregistrent les propositions faites aux mangeurs, leurs réactions lors de situations inhabituelles puis leurs commentaires après l'expérience.
Ces saisies d'images fixes et vidéo, de sons et de commentaires peuvent être restitués sur ce même dispositif par projection vidéo/audio, et servir à des publications.

L'EQUIPE.

j'ai travaillé seul jusqu'à ce stade de développement du projet. J'ai voulu mener ce travail jusqu'à un stade qui permettent à chacun de bien le visualiser, afin d'en cerner les intérêts, les possibilités et les besoins pour la poursuite du travail.
A ce stade, il m'est impossible de poursuivre seul et je me permets de vous soumettre cette étude ébauchée pour vous permettre d'en évaluer l'intérêt, et, je l'espère associer nos capacités complémentaires pour développer cette expérience qui , personnellement, m'a semblé riche de sensations constructives sur l'acte de se nourrir, et je le souhaite plaisante.
Une résidence permettrait d'associer des partenaires utiles et de produire le dispositif général et les outils spécifique pour chaque scène.

  • Il serait intéressant d'associer :

    - Une structure de résidence sur plusieurs mois.
    - Une équipe technique externe ou interne ( bois, électricité, informatique et électronique, photo, vidéo, son, montage...)
    - Une supervision culinaire
    - Une supervision sanitaire et sécurité
    - Des intervenants particuliers liés aux thèmes des propositions ( hypnose, religion....) pour intervenir au moment des expériences.
    - Des intervenants, chercheurs spécialisés sur le thème de l'alimentation humaine (historien, ethnologue, psychologue), pour prolonger le travail à partir des traces recueillies.
    - Je me propose, pour ma part d'assurer le concept et son suivi, et la direction artistique du projet. Plusieurs compétences ci-dessus existent dans mon réseau.


    LISTE NI ORDONNEE NI CLOSE DES SCENARIOS A EXPLORER
    pour expérimenter quelques limites du consommable*.

    Manger / ne pas manger : non accès ; accès conditionné , hasard, jeu, devoir fabriquer un outil pour accéder à la nourriture.
    Manger / se manger : être commestible : boudin proposé, "pouvant contenir du sang humain".
    Manger / sacré et tabous : proposition de 4 aliments sacralisés , avec présence de 4 représentants religieux variés lors de l'expérience.
    Manger / mourir : "la dose fait le poison". Attraction et répulsion des substances favorables et toxiques. Proposition sécurisée.
    Manger / lieu : hors champ.
    Incorporer /excorporer : proposition de suivi du transit : 2 sachets de colorant naturel neutre (carmin).
    Manger mort / manger vivant : proposition d'aliments vivants bien présentés : animaux vivants consommables , plantes en pot.
    Le mangé est immobile : nourriture mobilisée.
    Le mangé est silencieux : nourriture émettant de sons.
    Distance entre 2 mangeurs: réduire progressivement les distances ; aliments communs .
    Satiété, portion et durées : l'assiette ne se vide jamais ; "mange ta soupe!" (exemple décrit).
    Masse : équivalences comparatives.
    Energie : équivalence visible et pratiquée entre nourriture et énergie matérialisée (mouvement, chaleur, lumière...)
    Odeur : apport d'odeur décalée sur la tige de la fourchette équipée d'un support.
    Effets organoleptiques : manger sans sens; sans voir, entendre, sentir, toucher, sans gôut.
    Couleurs adaptées non adaptées. Varier les couleurs et goût inchangé
    Forme : alimentaire , non alimentaire : inverser.
    Forme / goût : inverser et pas toujours.
    L'assiette ne se mange pas , ce qu'il y a dedans se mange : limites matérielle du consommable
    Température : Soupe qui fume mais froide.
    Risques : infusion de plantes "prises au hasard"
    Remèdes : proposer une variété de remèdes " bons pour..."
    Conscience et influence : manger sous hypnose, oignon pour pomme, moutarde pour miel.
    Manger / sexualité : manger à deux en contact.
    Manger / séduction: manger à deux, choix d'aliments.
    Manger / parler : " tais toi et mange! "
    Manger donner à manger, nourrir se nourrir : donner le biberon, faire manger à la cuillère.
    Adapté non adapté : alcool fort dans une tétine de bébé. Marteau et ventouse pour manger un oeuf.
    Solide / liquide : inverser
    Manger / être mangé : projection vidéo, sur la table, d'ours mangeant un homme en Inde et proposition de manger de l'ours.

    *Aucune substance toxique n'est jamais utilisée dans ces épreuves. Mais le contexte créé aide de sujet mangeur à pouvoir le croire.




TROIS EXEMPLES DE SCENARIOS DECRITS, CHOISIS DANS LA LISTE CI-DESSUS.

EXEMPLE 1 : Satiété, portion et durées : l'assiette ne se vide jamais ; "Mange ta soupe!"

Nos comportements alimentaires témoignent d’une rationalité très limitée. Ils sont souvent automatiques et largement contaminés par des jugements "défectueux". Lorsqu’on nous sert une grande assiette bien remplie, nous imaginons - à tort - que la quantité proposée est adaptée et conforme à nos besoins. Dès lors, au lieu de porter notre attention sur notre sentiment de faim ou de satiété, nous terminons notre plat.
Une portion normale de potage pour une personne est de1,5 à 2,5 dl. Elle est servie dans une assiette ou un bol de de 300 cl. Ce consommé est pris avec une cuillère à soupe de 15 ml. A chaque bouchée, le liquides restant diminue de 15 cl. Au bout de 20 cuillérées le consommé est terminé et le bol est vide.
Cette absorbtion a duré quelques minutes , durée présivible par l'habitude et intégrée par le mangeur.
Hors, par un dispositif de vases communicants, Les bols sont branchés sur une réserve de potage présente dans le local technique. Par des tuyaux disposés dans le double plateau de la table, les bols sont alimentés en continue et leur niveau ne baissera jamais.
Ce non respect des règles physiques élementaires provoquera des réactions d'étonnement, d'incompréhension et de recherche de solutions, qui seront filmées en direct, puis commentées ultérieurement par les mangeurs de soupe infinie, et non finie.

EXEMPLE 2 : Conscience et influence : manger sous hypnose, oignon pour pomme, moutarde pour miel.
Notre comportement alimentaire est influencé par de nombreux facteurs. Le lieu, l'heure, l’environnement socioculturel, l'accord ou l’opposition au contexte ou aux autres, l’envie d’expérimenter et de partager avec autrui, mais aussi l'éducation générale, l'information et la publicité influencent considérablement nos comportements alimentaires.
Tout élément tranformant la perception habituelle provoque des réactions nouvelles et des comportements sortant du cadre établi. L'hypnose est un agent remarquable agissant sur la perception de l' environnement par des propositions de sensations décalées qui, si elles sont acceptées par le recepteur, induisent des modifications de comportement.
Un oignon peut alors être mangé comme une pomme ; la moutarde comme du miel.
L’expérience de manger sous hypnose est tentée avec des volontaires testés en présence d’un médecin hypnotiseur.

EXEMPLE 3 : Manger / mourir : "la dose fait le poison". Attraction et répulsion des substances favorables et toxiques. Proposition sécurisée.
Il y a près de cinq siècles, Paracelse énonçait que la dose fait le poison ; mais notre entendement semble rétif à cette proposition.
5 boulettes numérotées de 1 à 5 allignées de gauche à droite sur un plateau individuel.
La couleur de ces boulettes est de plus en plus vive, de 1(pale) à 5 (rouge vif).
Leur goût est de plus en plus marqué et de plus en plus favorable (safran, truffe..) de 1 (insipide) à 5( trés parfumé).
Il est signalé que la couleur et le goût sont apportés par une plante toxique exotique nommée "Phaseolus pacommunis". Cette plante est imaginaire, car aucun produit toxique n'entre en fait dans la composition de cette proposition. Cette plante sera décrite aux sujets mangeurs comme toxique modéré, pouvant provoquer des troubles digestifs possibles annoncés à l'hôte lors de la présentation de la proposition. Une modulation de la toxicité annoncée est précisée avec une modulation des effets annoncés de 1 à 5 .

Annonce :

1- Aucun risque
2- Légère sensation possible.
3- Trouble digestif possible sans gravité.
4- Trouble digestif possible marqué.
5- Trouble digestif possible , pouvant être important.

La curiosité et le plaisir entrent en opposition, avec la crainte d'être malade, pour ajuster le comportement de dégustation de 1 à 5 suivant les mangeurs laissés dix minutes devant la proposition.




RESTITUTIONS

- Public présent lors des expériences?
- Restitution-exposition sur place à postériori par les vidéos produites lors des expérimentations et projetées sur le mur au-dessus de la table laissée en place.
- Conférences sur le thème Aliment /Histoire.
- Conférences sur le thème Aliment /Art.
- Autres rencontres avec... les mangeurs testés... .
- Publications.

Une expérience collective pourra être envisagée plus généralement avec une proposition d’alimentation décalée, par exemple un «cassoulet / paella» en forme de cassoulet mais "en goût" de paella.

Jacques Dégeilh. Mars 2018.

"Etude et gastronomies"


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Jacques DEGEILH
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